ICJ23791418
  • manchonbenjamin

Une Libye déchirée en deux en route vers une potentielle réunification

Au court d'un forum de discussion, dix officiers libyens représentants équitablement les différents gouvernements du pays ont signé le 23 octobre à Genève, l'accord d’un cessez-le-feu à « effet immédiat ».


Depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi, la Lybie est plongée dans un chaos politique sans nom. Les nombreux conflits ont pour conséquences un bilan humain tragique : entre 20 et 30 mille personnes auraient trouvé la mort durant les affrontements sur le territoire libyen depuis 2011.

Le pays est déchiré et deux autorités se disputent le pouvoir. La première, le Gouvernement d’Union National (GUN) incarné par Fayez al-Sarraj qui pour la Libye est l’équivalant du Haut Conseil d’état qui fait office de Chambre Haute (à l’image du sénat français). Implanté à Tripoli dans l’ouest du pays, c’est ce gouvernement qui est reconnu par l’ONU. La seconde, le gouvernement du Khalifa Belqasim Haftar Alferjani qui incarne le pouvoir à l’est du pays avec la Chambre des Représentants, l’équivalant d’une chambre basse. Le pouvoir militaire siège également à la tête de l'Armée Nationale de Libération (ANL), armée combattant fermement l’état islamique.

Capture extraite d’une vidéo sur YouTube par Le monde en cartes publiée le 24 mai 2020 exposant la situation politique actuelle en Libye.

Des réactions pour le moins optimistes !


L’Allemagne, en première ligne dans la recherche d’un règlement politique du conflit en Libye, a qualifié l’accord de « premier succès décisif ». Le ministre des affaires étrangères en Allemagne, Heiko Maas, y a vu « une bonne base pour le développement prochain d’une solution politique ». Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a salué « une étape fondamentale vers la paix et la stabilité », appelant les différents « acteurs régionaux à respecter les dispositions de l’accord de cessez-le-feu et à s’assurer de son application sans retard », à l’occasion d’une conférence de presse au siège de l’ONU, à New York. L’état français, quant à lui, relève que c’est un grand pas qui a été franchi. La porte-parole du ministère français des affaires étrangères, Agnès von der Mühll déclare que cet accord « montre l’aspiration de tous les libyens à la souveraineté, face aux ingérences extérieures ». « Cet accord marque une étape importante vers une Libye souveraine, stable et unie ». Ces efforts passent aussi par le « départ des mercenaires étrangers du territoire libyen, le démantèlement des milices, l’union de tous dans la lutte contre le terrorisme ainsi que l’arrêt des violations de l’embargo sur les armes », a-t-elle confiée au journal Le Monde.

Stephanie Williams, chef par intérim de la Mission d’appui de l’ONU en Libye, lors des discussions entre les parties libyennes à Genève, en Suisse, le 21 octobre, par Martial Trezzini, correspondant pour Le Monde.


Qu’est-ce que cette décision va changer pour le territoire libyen ?


Les enjeux du cessez-le-feu pour la Libye sont d’abord économiques. Si les conflits armés se suspendent, la reprise de l’exploitation pétrolière à travers le pays sera possible. En effet la Libye en est un grand exportateur, selon les données de l'OPEP le pays serait le huitième plus grand exportateur de pétrole. En rouvrant donc les robinets d’or noir, le pays pourra poursuivre son développement d’un point de vue économique. Un des autres enjeux majeurs serait l’aspect social, avec un échange de prisonniers, présentement en pourparlers, entre les différents groupes armés. Mais encore et surtout le trafic d’êtres humains qui frappe tragiquement le pays sera contraint d’être au moins ralenti, du fait de l’absence de différentes milices armées sujettes à se retrouver sur le chemin de migrants tentant de rejoindre l’Europe et d’enlever ces derniers. Les terroristes réduisent ensuite ces hommes et ces femmes en esclavage où ils seront vendus ou rançonnés auprès des familles sous la menace de voir leurs proches subir d’affreuses tortures.



Une guerre par procuration


Les différents partis pris des pays du reste du monde plus ou moins engagés dans le conflit ne sont pas anodins. Chacun veut y trouver son intérêt dans cette affaire plus que complexe. On peut parler de guerre par procuration car, des puissances étrangères utilisent des groupes armés pour défendre leurs propres intérêts dans un pays qui n’est pas le leur.

Même si le gouvernement de Sarraj est reconnu par l'ONU, cette reconnaissance n'est vraie qu'en apparence. En réalité beaucoup de pays membres supportent implicitement son rival direct. L'Italie qui a été au même titre que l’Allemagne très impliquée durant les négociations apporte son soutien du côté de l’homme fort de l’ouest, avec pour motivation une réduction massive de l'immigration notamment sur l'île italienne de Lampedusa qui croule sous un flux migratoire alarmant. Mais le soutien le plus important de Fayez al-Sarraj demeure la Turquie. Le pays d’Erdoğan lui apporte un important soutien militaire qui, il est toujours bon de le rappeler, constitue une violation de l’embargo sur les armes dans le pays. Sinon, c’est bel et bien idéologiquement que les deux dirigeants se retrouvent du fait de leurs valeurs salafistes communes. Le chef d’état turc cherche surtout à redorer son image à la veille des élections en Turquie en jouant sur l’aspect patriote de son peuple. L’homme cherche à étendre son territoire pour se rapprocher de la puissance ottomane d’antan.

Capture extraite d’une vidéo sur YouTube par Le monde en cartes publiée le 24 mai 2020 exposant le bord politique pour lequel penche chacun des pays engagé dans le conflit.


Haftar malgré son illégitimité à gouverner aux yeux de l’ONU est néanmoins soutenu par de nombreux pays membres d’occident à l’image des Etats-Unis et de la France. Pour l’hexagone ce cessez-le-feu va limiter drastiquement le renforcement militaire de l'état islamique dans les zones dites à risque où se déroulent les opérations barkhane. La France où elle y défend différents intérêts politiques, diplomatiques et économiques. Ces mesures vont permettre de limiter l’exposition à un risque d’attaque terroriste pour protéger les soldats français. L'Égypte ainsi que les Émirats Arabes Unis soutiennent Haftar car leurs ennemis communs les rapprochent. En effet aucun de ces états ne portent dans leur cœur les islamistes radicaux. L’Égypte a aussi des préoccupations sécuritaires car, le général Haftar s'occupe de l’aspect surveillance de la frontière séparant l’Égypte de la Libye avec ses troupes. Les Émirats Arabes Unis, de leur côté, fournissent un appui aérien à l’aide de puissants drones militaire chinois derniers cris. La Russie elle aussi supporte le commandant Haftar mais, pas pour les mêmes raisons. L’intérêt de Poutine pour le pays est loin d’être un hasard, mais davantage de l'opportunisme. La puissance russe souhaiterait contribuer à redresser la Libye car, au temps de sa grandeur passée, les deux pays entretenaient de solides relations commerciales. La Russie vendait à l'époque des armes à Kadhafi et ne se cache pas de son souhait de reprendre à l’avenir ce commerce d’arme à feu. De plus, certaines sources sur place affirmeraient la présence de mercenaires russes combattant au côté de l'armée d’Haftar, ce qui signifie même un soutien sur le terrain.


Finalement qu’en est-il ?

Aux dernières nouvelles de la conférence de Tunis présidée par l’émissaire par intérim de l’ONU pour la Libye, Stephanie Williams a déclaré le dimanche 15 novembre que, les 75 délégués de tous bords rassemblés depuis une semaine n’avaient pas réussi à trouver un compromis. En effet malgré l’invitation de l’ONU afin de mettre d’accord les différents partis pour la proposition d’un nouveau gouvernement stable et pérenne, aucun accord n’a été adopté. Ces conférences à Tunis se soldent donc par un échec. La réunification Libyenne est remise à plus tard.

L’émissaire par intérim de l’ONU pour la Libye, Stephanie Williams, le 15 novembre à Tunis, en Tunisie par Walid Haddad / AP.

71 vues

©2020 par Les Berges De L'Info.