ICJ23791418 Luz, déjà « indélébile » dans la BD reportage
  • Thomas PINAROLI

Luz, déjà « indélébile » dans la BD reportage


Dans son ouvrage, le dessinateur a retracé le parcours de Charlie Hebdo. © BFMTV

Publié en novembre 2018, soit quatre ans après les traumatisants attentats de Charlie Hebdo, l’ouvrage Indélébiles de Luz retrace le parcours fou des caricaturistes, cette « bande de cons », dixit le dessinateur lui-même. Il a reçu le 25ème prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage, le jury le qualifiant de « chef d’œuvre de pudeur et d’émotion ».


« Il y a beaucoup de littérature autour de Charlie et il était temps que cette histoire soit dessinée. Nous, on se considérait avant tout comme des dessinateurs ». Voilà comment Luz justifiait, dans un entretien pour Le Figaro en octobre 2018, la rédaction de l’ouvrage Indélébiles. Officiellement dénommé Renald Luzier, cet ancien de Charlie, qui fêtait son 43ème anniversaire le 7 janvier 2015, a échappé à l’attaque terroriste du fait de son retard à la rédaction ce matin-là. Il a même croisé les frères Kouachi dans la rue, qui ignoraient son identité, ce qui lui a sauvé la vie. Il a arrêté le dessin depuis, hormis la célèbre Une post-attentat, « Tout est pardonné », qu’il a signé.

La Une du 13 janvier 2015, seulement une semaine après les attentats. © LePoint

Pendant un long monologue nocturne ponctué de nombreux souvenirs, on traverse l’histoire de Luz et de ses compères. Tout commence donc dans les rues de Paris, à quelques pas de la rédaction du Canard Enchaîné. Luz, jeune tourangeaux, cherche en effet un journal prêt à publier l’une de ses Cressons. C’est alors qu’il tombe nez-à-nez avec « le grand Cabu », qui l’emmène assister au bouclage de La grosse Bertha.

Si les tous premiers mots laissent planer le doute entre « un rêve ou un cauchemar », on comprend vite que ce rescapé des attentats s’est éclaté durant vingt-cinq ans dans le milieu du dessin de presse. Et qu’il préfère appuyer sur les nombreux bons moments que sur la fin funeste. Les rares pages en couleur, qui apportent des réflexions actuelles, sont noyées au milieu du noir et blanc, qui raconte son parcours fou. Les quelques teintes de rose et bleu ajoutent de l’émotion, mais n’allez pas croire que l’on sanglote tout-au-long de ce livre !

Les blagues lourdes de Charb, les engueulades de rédaction, la manifestation anti-CRS de 1993 ou le suivi des jeunes du RPR au début des années 2000 par les dessinateurs, tout y passe !


L’apprentissage avec le « maître »


Luz parle du dessin comme « un apprentissage permanent », qu’il a eu l’occasion de pratiquer aux côtés du maître Cabu, qui sait dessiner dans sa poche, lui ! Un savoir-faire bien utile pour éviter de faire des allers-retours aux toilettes tous les quarts d’heure afin de caricaturer un visage ou une scène savoureuse pendant les réunions des militants du RPR ! On ressort de cet ouvrage avec une tendresse naturelle pour Jean Cabu, ce qui est probablement l’un des objectifs. Les concours entre potes pour le faire exploser de rire, sa détresse face à la nouvelle photocopieuse, son indifférence parfois qui fait ressortir sa sagesse. De quoi nous faire regretter cette figure du dessin de presse.

On sent que le goût de la vie a regagné Luz. En effet, « Indélébiles » est plus structuré et enthousiasmant que « Catharsis », écrit trois ans plus tôt, et dans lequel il fait les premiers pas pour évacuer le traumatisme, en livrant un témoignage poignant du jour fatal et de ceux d’après. En 2015, il parle aux tripes, aux siennes et aux nôtres. En 2018, ce goût de la vie le pousse à rapporter toutes les anecdotes qui font tant sourire. Parmi lesquelles ses doigts imprégnés d’encre, « endessinés » de ses propres mots, qui font tourner court une soirée sensée être romantique…

Couverture et 4ème de couverture de Catharsis, édité en 2015. © Amazon

Il nous rappelle aussi que Cabu n’était pas fan du tout de Johnny, qu’il trouvait ridicule. Ce n’était d’ailleurs pas le seul : la star française faisait débat au sein de la rédaction. Et l’élève, Luz, a suivi le maître Cabu sur ce point-là. La BD s’achève d’ailleurs sur la mort du chanteur. Luz dénonce le « délire » médiatique autour de la figure Hallyday. Il retrouve, de façon illusoire hélas, la rédaction de Charlie, et l’ambiance qu’il y aurait eu ce matin-là.

Un passage marquant ? Il y en a tant ! Mais pour un journaliste en puissance, le récit de la première fois où un dessin de Luz fait la Une en est forcément un. On se rend compte de sa surprise d’abord, puis de sa frustration lorsqu’on lui demande d’apporter pleins de modifications sur les visages de François Mitterrand et Helmut Kohl. Si bien qu’il n’a plus l’impression que ce soit son dessin qui apparaisse en Une. Il a bien compris, depuis, que c’est le métier qui veut cela !


« L’esprit Charlie » persiste


On s’y reprend à plusieurs fois pour comprendre certaines planches, tant la fumée les envahit. Pas toujours évident, donc, de suivre les innombrables discussions. Une difficulté de lecture certes, mais surtout une immersion des plus réalistes dans l’atmosphère des conférences de rédaction déchaînées. Non-fumeur, j’apprécie quand même de le vivre depuis mon canapé… Cette volonté de nous plonger dans son quotidien est réelle. Luz disait, dans Le Figaro toujours, en parlant de sa femme : « Je voulais qu'elle rencontre Charb, Cabu, Gébé, Tignous... Et il fallait que je le fasse avec ce que je sais faire de mieux, dessiner. »

Bien entendu, on baigne dans l’esprit satirique, celui de Charlie Hebdo. Par exemple, pages 134-135, Luz, Berth et Martin tiennent un stand sur le célèbre festival de la BD d’Angoulême, sous le nom des « Chiens Méchants ». Les trois copains, peu occupés par les demandes d’autographe, sont sollicités par Vincent, un déficient mental. Luz lui fait un dessin personnalisé. Il fera sûrement grincer des dents certains…

Le dessin offert à Vincent ©Ouvrage

A ce propos, on peut regretter que le traitement de l’Islam dans Charlie Hebdo ne soit jamais abordé parmi les 314 pages. Peut-être délibérément pour éviter toute tension ? Ou plus probablement parce-que le journal n’a jamais fait de la confession musulmane une victime privilégiée. Loin de là, puisqu’entre 2005 et 2015, seulement sept des 523 Unes portaient sur l’Islam. A titre de comparaison, 21 concernaient le christianisme et 336 la politique.

Vous l’avez sans doute compris, je vous recommande vivement la lecture de « Indélébiles ». Un bon moment de détente, dans un milieu où personne ne se prend au sérieux. Luz glissait d’ailleurs : « Parmi les nombreux titres de l'ouvrage auxquels j'avais pensé avant Indélébiles, il y avait Le Journal ou Une bande de cons. »

Si le natif de Tours s’interroge sur l’aptitude du dessin à « changer le monde », on peut affirmer que cet art peut changer une personne et sa manière de voir les choses : réussir à prendre du recul par exemple. Un écrit qui restera dans l’Histoire de la BD du réel, comme les souvenirs de son auteur. « Indélébiles », en somme.


Thomas PINAROLI

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