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  • Ewen Gavet

Le regard de proches sur un métier à bout de souffle


Trois semaines après la rentrée, les médias annoncent le suicide d’une directrice d’école maternelle : Christine Renon, 58 ans. Avant de partir, cette directrice de l’école Méhul à Pantin a laissé une lettre. Elle critique son institution avec le risque de perdre son emploi sous contrainte de son droit de réserve.


Un rassemblement devant l'école Méhul de Pantin rend hommage à Christine Renon. Crédit Photo : L'humanité

C’est dans cette lettre que Christine Renon se plaint du « soutien et cette protection qui ne sont pas apportées par l’institution alors que celle-ci devrait le faire » après avoir remercié ses élèves et leurs parents. Elle signe « directrice épuisée » après avoir exprimé la solitude des directeurs : « Directeurs sont seuls ! Seuls pour apprécier les situations, seuls pour traiter la situation car les parents ne veulent pas des réponses différées, tout se passe dans la violence de l’immédiateté. »

Sur France Inter, Nicole Ferroni a aussi rendu hommage à Christine Renon. Elle ne parle pas de souffrance individuelle mais de souffrance de système qui, selon elle, accepte la douleur et la souffrance, au lieu de la fuir comme elle expliquait dans son cours de SVT. Elle ordonne donc à ce système : « va te faire soigner d’abord ! ». Un métier difficile et décrié donc.

La jeune génération s'en est rendue compte : de moins en moins veulent faire autant d’études (Bac +5) pour devenir enseignant.e et être payé, par mois, environ 1700 euros net après deux ans de carrière.


Un métier victime de préjugés


Hélian, fils d’une directrice d’école qui participe au programme REP (Réseau d’Education Prioritaire) dans le Val-de-Marne vit au quotidien le travail de sa mère. Il peut donc, avec ce qu’il sait, contrer (ou appuyer) les préjugés que peuvent avoir ses amis : « à 16h30, les enseignants ont fini leur journée » ; « les enseignants sont toujours en vacances » ; « ils se plaignent beaucoup. »

Hélian commence par raconter une journée type de sa mère : « ma mère peut travailler le matin de 4h30 à 6h30. Puis, elle déjeune avant de partir à l’école. Elle arrive à 8h00 » pour commencer à travailler avec ses élèves à 8h30. Elle peut avoir faim le soir, puisque le midi, « elle ne prend que cinq minutes de pause au max ». Après avoir fini ses cours, « elle reste à l’école jusqu’à 18h30 en général, parfois plus si elle a des réunions » énumère l’adolescent. Souvent, sa mère n’a pas fini de travailler en rentrant, et, celle-ci se pose dans le canapé pour « finir de travailler de 19 heures à 20 heures ». Le week-end, selon lui, sa mère essaie de tout finir le samedi pour « éviter de travailler le dimanche ».

Les enseignants sont toujours en vacances. Voici un autre préjugé qui revient souvent. Ils ont pourtant seulement deux semaines de plus que la plupart des autres salariés, soit 7 au lieu de 5. Hélian voit aussi que sa mère a des choses à préparer pour la rentrée pendant ses vacances (de la Toussaint, de Noël, de février et de printemps). Elle y passe donc « environ quatre, cinq jours et au maximum une semaine. » se rappelle-t-il.

« Ils se plaignent beaucoup » : c'est le préjugé le plus récurrent. La directrice elle-même pense que c’est vrai, pas Hélian : « Non non, elle ne se plaint pas. Il lui arrive de rentrer énervée parce qu’ils peuvent s’engueuler entre collègues (professeurs des écoles, ATSEM) ; parfois aussi parce que ses élèves ont été énervants ». Mais aussi dans son rôle de directrice, où elle est donc en relation avec les fonctionnaires de la mairie « qui ne pensent qu’à eux ». Le soir, sa mère rentre et se pose directement dans le canapé et dit, soulagée, qu’elle est crevée, fini de relater Hélian.

Pour lui, sa mère (et les autres directrices d’école) doivent donc être plus payés « pour leur expérience et pour leurs heures supplémentaires non prises en compte » suppose-t-il.


Une vie familiale impactée ?


Ce travail, tard le soir et pendant les vacances, peut aussi impacter la vie familiale. Ces dernières années, Hélian a plusieurs impressions sur la charge de travail de sa mère : « je me dit qu’elle est moins souvent là. Avant, elle s’occupait bien de nous. Maintenant qu’on est plus autonome (lui et son frère), peut-être qu’elle travaille plus. » Son père, concubin de la directrice pense de même, avec par exemple « les parents qui ont des problèmes et demandent de plus en plus d’aide » (NDLR : dans l’éducation de leurs enfants à la maison). Il considère aussi que depuis quelques années, son métier prend beaucoup plus de temps avec la « formation de nouvelles personnes avec qui elle travaille ».


Malgré toutes ces tâches et ces soirées rentrée énervée, pour son fils, la directrice d’école « se donne à fond, donc c’est qu’elle aime ce qu’elle fait ».

Ewen Gavet

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