ICJ23791418 "Le Mans 66", quand course et politique font l'histoire du sport automobile
  • Dorian Grangier

"Le Mans 66", quand course et politique font l'histoire du sport automobile


L'affiche du film "Le Mans 66", en salle depuis le 13 novembre

1963, Détroit, dans le Michigan. La célèbre entreprise automobile Ford est en difficulté : les ventes baissent et la marque ne possède pas une image très valorisante auprès des jeunes. Henri Ford II, petit-fils du magnat de l'automobile d'avant-guerre, cherche à améliorer cette réputation. Après une négociation désastreuse avec Enzo Ferrari, Ford va décider de créer sa première voiture de course. Avec l'aide du préparateur Carroll Shelby et du pilote Ken Miles, un seul objectif à atteindre : battre Ferrari aux 24 Heures du Mans.

« Je crois ne pas être une star. Je suis juste un mec de l’est du Texas qui aime les voitures et les avions. » Carroll Shelby


Pourtant, c'est bien lui, la star du moment au cinéma. Interprété par l'irremplaçable Matt Damon, Carroll Shelby partage l'affiche de "Le Mans 66" avec son acolyte Ken Miles, joué par l'irrésistible Christian Bale. En salle depuis ce 13 novembre, "Le Mans 66", ou "Ford v. Ferrari" pour le titre original déjà un peu plus explicite que le titre français, retrace donc l'épopée de la marque Ford dans sa quête de la victoire aux 24 Heures du Mans, entre 1964 et 1966.


Réalisé par James Mangold, connu notamment pour avoir réalisé les films Wolverine ("Logan" en 2017 et "The Wolverine" en 2013) mais aussi "Night and Day" (2010), il réunit le duo Damon-Bale pour la première fois sur grand écran, volonté du réalisateur américain : "Matt Damon et Christian Bale sont tous deux incroyablement doués. Il y avait entre eux une camaraderie naturelle que j’ai sentie dès le début et qui se perçoit vraiment à l’écran." dira-t-il. Un véritable miracle que de réunir ces deux géants du cinéma, pour un film qui a eu beaucoup de mal à voir le jour. Un projet de film retraçant ce duel historique était déjà d'actualité au début des années 2010, à la suite de la sortie du livre "Go Like Hell : Ford, Ferrari, And Their Battle For Speed And Glory At Le Mans" d'A. J. Baime. Mais rien ne s'était concrétisé, jusqu'à aujourd'hui. Avec un film et un casting de haute volée.


Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ce casting ne déçoit pas au niveau de l'acting. Même si certains traits semblent exagérés, ils ajoutent une belle dimension épique à chacun des deux protagonistes. D'un côté, nous avons un Carroll Shelby très stratège, réfléchi mais perturbé (par son passé notamment), et de l'autre un Ken Miles qui joue le petit garçon capricieux et antipathique, mais toujours avec l'intelligence du pilote de course et du père de famille. Un petit reproche tout de même : "l'héroïsation" et "l'américanisation" trop présente des personnages, production hollywoodienne oblige, qui déconnecte le film des événements réels. Mais cet aspect donne, là encore, la dimension mythique que cherche l'oeuvre.


Le côté "capitalisme américain" est très bien représenté par les personnages de l'entreprise Ford. Mangold, qui va constamment opposer deux visions, deux philosophies dans "Le Mans 66" joue une première dualité "gentil vs. méchant" au sein même de l'entreprise Ford : le gentil, Lee Iacocca (interprété par Jon Bernthal), et le méchant, Leo Beebe (interprété par Josh Lucas), qui s'oppose en interne sur la relation avec Miles et Shelby, dans un duel arbitré par Henri Ford II lui-même, joué par Tracy Letts.


Le film s’articule ainsi à partir de différents combats, dont celui des deux constructeurs automobiles Ford et Ferrari qui seront en partie les grands acteurs, mais également le combat des hommes dans la recherche de leurs intérêts personnels, qu’ils soient commerciaux, ingénieurs, mécaniciens ou pilotes au sein de cette aventure. Dans la complexité de cette démarche, le cinéaste va essayer avec une certaine pédagogie, de nous brosser un tableau le plus exhaustif possible des attentes et des difficultés de chacun. De Henri Ford II à Ken Miles, tous n’ont en effet pas les mêmes problèmes ! Si l’un a des soucis de logique commerciale et de recherche d’une image de marque sur le plan mondial, l’autre a plus le besoin de boucler ses fins de mois... Afin de tisser au mieux son canevas dans ce sens, James Mangold nous plonge donc dans un système de relations à "rivalité variable", intéressant mais un peu longuet et fastidieux. Si on veut même chercher la petite bête, les plus fanatiques diront que le rouge de Maranello, de Ferrari donc, est une représentation du communisme contre laquelle l'impérialisme capitaliste américain doit lutter. Mais ça, c'est aller trop loin dans l'interprétation.


L'environnement américain du film se démarque enfin d'une manière plutôt stéréotypée par la famille très "sixties" de Ken Miles, à travers sa femme Mollie (interprétée par Caitriona Balfe) cantonnée au rôle d'épouse modèle, dans des scènes qui ne sont pas d'une réelle utilité au film. Et c'est peut-être un de ses seuls points noirs.


Car du côté de la réalisation, peu de choses peuvent être reprochés à James Mangold. Dans un univers où le tournage se fait à hautes vitesses, avec un décor à recréer et des situations de tournage difficiles, le film a parfaitement retranscrit l'atmosphère de l'époque. "Le Mans 66" a été tourné à l’été et au début de l’automne 2018 en Californie du Sud, en Géorgie et au Mans. Mangold a réuni une équipe avec qui il collabore régulièrement afin de l’aider à créer sa vision de la rivalité épique entre Henri Ford II et Enzo Ferrari. La production a également fait appel à plusieurs consultants qui avaient des liens personnels avec les événements du film pour apporter davantage d’authenticité dont Charlie Agapiou, l’ancien chef mécanicien de Shelby American, et Peter Miles, fils de Ken Miles, qui est interprété dans le film par Noah Jupe.


La lumière et le son, deux éléments essentiels dans un film de voitures de courses, sont excellemment mis en valeur. Le bruit du V8 Ford parvient à nous faire hérisser les poils des bras dans la ligne droite des Hunaudières. Les plans avec le coucher de soleil sur la piste à Daytona, les petites lumières de la piste d'aéroport où la Ford GT40 est testée, l'obscurité du garage où Miles travaille et ronge son frein tandis que l'équipage perd voiture sur voiture de l'autre côté de l'Atlantique : la lumière accompagne véritablement le scénario. Malgré une longueur assez conséquente (le film dure 2 heures et 32 minutes), les actions s'enchaînent bien et le film prend son temps sans être trop lent. Ce qui aurait été un comble ici, vous l’admettrez.


Même si le cinéma basé sur le sport automobile n'est pas très dense, on peut comparer "Le Mans 66" avec la dernière référence dans le style : "Rush" de Ron Howard, sorti en 2013. Beaucoup de similitudes sont perceptibles dans les deux films (opposition de deux personnages / entités, effets spéciaux, fidélisation aux faits réels, etc.), ils se distinguent plus sur le fond que sur la forme. Alors que "Rush" essaye de donner un aspect romantique à la rivalité Lauda / Hunt, "Le Mans 66" a une dimension politique beaucoup plus prononcée. Sur le plan purement esthétique, le film sur la course sarthoise est meilleur que la rivalité austro-britannique, les six années d'écarts entre les deux films se font ressentir sur les effets spéciaux notamment. "Rush" reste en revanche la référence au niveau de la dramatisation des événements et surtout au niveau de la bande originale. La présence du génial compositeur Hans Zimmer n'y était pas étrangère. Enfin, on ressent clairement que le film de Howard est beaucoup plus rapide dans son exécution, les scènes et les plans s’enchaînent d'une manière beaucoup plus rapide, au détriment de la cohérence et du spectateur. C'est là où "Le Mans 66" marque de gros points.


En résumé, ce film est un beau condensé des années 1960 : l'insouciance écologique, l'absence totale de sécurité sur les circuits et des pilotes que l'on pourrait qualifier de "kamikazes". Un ensemble épique qui constituait l'essence du sport automobile. Un défi constant avec la mort, à la limite du rationnel, dans des machines sublimes et dangereuses. "Le Mans 66", ce n'est pas un film de cinéma classique. C'est une course dans la course, un documentaire scénarisé, une esthétique propre à l'époque des Beatles et compères. En somme, le plus grand duel automobile de l'Histoire. Avec cependant une bonne dose de dramatique et de capitalisme, tout droit sorti des grandes productions d'Hollywood. Un mélange qui ravira à coup sûr les plus férus de sport automobile, trop souvent délaissés par le cinéma moderne. "Le Mans 66", c'est un film à aller voir à toute vitesse !

Dorian Grangier

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