ICJ23791418 En Irak, les contestations emblématiques d’une volonté d’indépendance
  • Coline Cornuot

En Irak, les contestations emblématiques d’une volonté d’indépendance

Le 1er octobre dernier, de grandes protestations à Bagdad et dans le sud chiite du pays ont débuté. Les manifestants, réunis en nombre, réclament des changements profonds. Dans ce pays complexe, le patriotisme et la volonté d’indépendance dont font preuve les manifestants inquiètent le gouvernement et les autorités iraniennes, qui leur opposent une forte répression.


Depuis le début du mois d’octobre, les irakiens sont massivement descendus dans la rue pour réclamer des emplois et davantage de services publics et se mobilisent contre la corruption qui sévit dans le pays. Cette manifestation est, à l’origine, lancée par une volonté de gain de pouvoir d’achat de la part des manifestants. Des militants chiites déclenchent le mouvement à Bagdad et dans le sud du pays. Un mouvement social très important et inédit par sa spontanéité gagne alors la majeure partie du pays. On observe une mobilisation progressive de toute la société comme en témoigne la présence de plus d’un millier de manifestants dans la seule ville de Bagdad. En effet, bien que le mouvement soit dominé par les jeunes (étudiants, lycéens et collégiens soutenus par leurs professeurs), les femmes sont très présentes dans un pays pourtant très conservateur.


Une violence dénoncée par les ONG


La contestation a connu, au fur et à mesure qu’elle prenait de l’ampleur, une escalade dans la violence. Les manifestations sont durement réprimées par les forces l’ordre, qui tirent à balles réelles pour disperser les manifestants. Des bombes sonores explosent en nombre gigantesque, surtout la nuit, dans le centre de Bagdad. De plus, les manifestants sont enlevés et arrêtés, là aussi en nombre.


Selon l’ONG Human Rights Watch, les acteurs de la répression tirent sur des médecins venant en aide aux manifestants et sur des blessés dans les hôpitaux.

La commission parlementaire des droits de l’homme a demandé des comptes aux autorités, concernant des tirs de snipers postés sur les toits et des activistes blessés par des tirs de grenailles et armes de chasse. Dans ces conditions, Amnesty International redoute un bain de sang. Ainsi le nombre de morts croît à grande vitesse : le bilan ce dimanche matin (17 novembre) s’élevait à 319 morts et au moins 8000 blessés, même si les ONG précisent que le bilan pourrait être beaucoup plus élevé. En effet, le pays est privé d’internet par le gouvernement, qui souhaite éviter le plus possible la circulation d’informations compromettantes.


L’État fait aussi appel à des milices pro-iraniennes très violentes et radicales qui sont intégrées au dispositif de répression au même niveau que les forces de l’ordre. Mais le gouvernement n’est pas le seul à faire pression sur les manifestants. Associations et chercheurs voient dans cette brutale répression la main du général iranien Qassem Soleimani chef de la force Al-Qods, l'unité d'élite des Gardiens de la révolution. Les manifestants dénoncent l’ingérence de Téhéran dans les affaires du pays par l'intermédiaire des puissantes milices chiites qui dominent les unités de la Mobilisation Populaire, une formation paramilitaire, et la coalition Al-Fatah, deuxième bloc au Parlement. Pour les manifestants, il est donc clair que l’Iran instrumentalise ces répressions, ce que l’on voit avec le slogan “Iran dehors”.


Un Irakien brandit un drapeau de son pays en signe de protestation contre la présence iranienne. © AFP/AHMAD AL-RUBAYE

Une région politiquement instable


Ce mouvement de protestations prend place dans un contexte globalement instable. Sur le plan politique, l’Irak est un pays sous forte influence iranienne, ce que dénoncent les manifestants, qui souhaitent s’émanciper de la coupe de Téhéran. En effet, après le départ des Etats-Unis, l’Iran s’est imposé, s’infiltrant dans toutes les strates de la société : économiques, politiques, militaires et religieuses. Ainsi, ce dernier est le principal soutien de certains partis politiques et groupes armés dont une partie est membre de la coalition gouvernementale, comme en témoigne l’intégration au dispositif anti-émeutes de milices pro-iraniennes auxquelles sont conférés les mêmes pouvoirs que ceux de la police.


Il s’agit également d’un pays au sein duquel une intense corruption sévit. En 2017, le pays est le 10e pays le plus corrompu au monde, le phénomène a explosé depuis l’intervention américaine en 2003. Alors que les autorités promettent d’intervenir, la lutte contre le détournement de fonds reste au stade de théorie, selon le politologue Irakien Hicham al Hachémi.


La situation est tellement catastrophique qu’un Politicien a expliqué : “jusqu’à 60 millions de dollars empochés, c’est encore honnête. C’est à partir de plus que l’on peut parler de corruption.”

Même lorsque la justice s’applique, ce qui est rare puisque de nombreux responsables ne sont pas inquiétés ou parviennent à fuir le pays, les responsables sont amnistiés.

En tout, depuis 2003, on estime que c’est environ 410 milliards de dollars, soit 2 années de PIB qui se sont perdus.



La diversité religieuse, une source de tensions


À l’image du contexte politique, le contexte religieux est sensible. L’Irak, comme de nombreux pays du Proche et Moyen-Orient, est un pays au sein duquel cohabitent de nombreuses communautés ethniques et religieuses dans un climat relativement tendu. Musulmans chiites (largement majoritaires) et sunnites, yézidis, mandéistes et chrétiens ainsi que les ethnies kurdes, turkmènes et assyriennes se partagent le pays.


La question religieuse est d’autant plus complexe que l’on observe une opposition entre les chiites modérés et la partie pro-iranienne de cette mouvance, incarnée par le gouvernement et plus extrême sur ses positions religieuses.


À ce panel de confessions vient s’ajouter la mise en place dans le pays de l’Organisation État Islamique, fondée le 13 octobre 2006. Le groupe terroriste a établi un califat sur les territoires syriens et irakiens qu’il contrôle, s’appropriant totalement ces territoires et s’en considérant comme le gouvernement. L’État Islamique d’Irak aurait commis, depuis sa formation, environ 1500 attentats sur le territoire irakien et est responsable de nombreuses persécutions à l’égard des minorités, ce qui vient semer davantage le trouble dans un pays déjà en proie à de réelles tensions.


Un pays qui tarde à se reconstruire


Bien que possédant de grandes ressources pétrolières (4e plus grande réserve de pétrole avec environ 10 % des réserves mondiales), la sous-importation du pétrole est la principale cause des difficultés irakiennes.


Le pays est également ravagé par la corruption et les guerres, et touché par une pénurie chronique d’électricité et d’eau potable depuis des années. Après 30 ans de guerre et d’embargo et suite aux destructions opérées par Daesh, le pays doit être reconstruit (coût estimé à 600 milliards $ en 2017) et les besoins dans les secteurs de l’énergie, des transports, des communications, des infrastructures et de la santé sont énormes. Face à ces problèmes, le peuple irakien ne peut que très peu compter sur l’aide de l’État, tant le manque de services publics est important. On peut parler de désastre économique, désastre accentué par l’important taux de chômage, notamment chez les jeunes (25%).



Le poids des guerres et des interventions étrangères


Ce difficile contexte découle d’une histoire mouvementée marquée par de nombreux coups d’état. Ces événements ont abouti en 1979 à la prise de pouvoir de Saddam Hussein qui procède à de grandes purges au sein du parti Baas, alors relativement laïque et républicain.


De nombreuses guerres se déroulent ensuite sous sa présidence. La première guerre contemporaine marquante est la guerre Iran-Irak, qui débute en 1980 avec l’invasion irakienne de l’Iran et aboutit à un cessez-le-feu de l’ONU en 1988. Les tensions qui s’exercent depuis longtemps à la frontière des deux pays sont en cause. De plus, le gouvernement sunnite de Saddam Hussein a peur de la révolution iranienne chiite de l’Ayatollah Khomeyni, qui pourrait inciter la majorité chiite irakienne, longtemps réprimée, à se révolter. Enfin, l’Irak ambitionne de remplacer l’Iran comme grande puissance du golfe.


À peine deux ans plus tard, l’Irak envahit le Koweit. Une coalition de l’ONU dirigée par les États-Unis intervient avec l’opération Tempête du Désert : c’est la première Guerre du Golfe. Suite à cette guerre, l’ONU imposera un embargo total contre l’Irak qui sera effectif jusqu’en 2003. À cette résolution s'ajoute l’élimination de toutes les armes de destructions massives, dans le cadre de l’Unscom (Création de la commission spéciale des nations unies chargée du désarmement).


En 1998, l’Irak se dégage de l’Unscom : les États-Unis lancent l’opération “Renard du Désert” pour forcer Bagdad à respecter ses engagements.

Le 20 mars 2003, après d’autres opérations, les États-Unis et le Royaume-Uni attaquent le pays sans mandat de l’ONU : c’est la Guerre d’Irak ou Seconde Guerre du Golfe. Le régime de Saddam Hussein est renversé et la coalition occupe le pays. Un gouvernement intérimaire est élu, sans réel pouvoir, puisque les puissances étrangères dirigent le pays.


Des régimes politiquement instables marqués par attentats et guerres civiles


Le 30 janvier 2005, les premières élections démocratiques ont lieu dans un climat de terreur. En décembre 2005 est adoptée par référendum la Constitution du pays, élaborée par le gouvernement intérimaire sous forte influence américaine. Les États-Unis participent à sa création et rétablissent donc la présence de la majorité chiite au sein du gouvernement. Cela crée un déséquilibre dans le pays, puisque les chiites disposent d’un pouvoir qu’ils ne savent pas utiliser. Les tensions s’amplifient jusqu’à aboutir, le 22 février 2006, à la première guerre civile sunnite chiite, déclenchée par un attentat contre le sanctuaire Al Alkari (haut lieu saint chiite).


En décembre 2006, Saddam Hussein est pendu pour crimes contre l’humanité dans un procès supervisé par les Américains. Au cours de ce procès, l’image des Américains est ternie et leur présence sur le territoire est remise en cause par l’opinion publique. Fin 2008, les États-Unis se dégagent donc progressivement, en finançant des milices sunnites pour lutter contre l’Etat Islamique, jusqu’à quitter totalement le pays en 2011. C’est la fin de la guerre d’Irak.


En 2013 se déroule la seconde guerre civile irakienne à cause d’une insurrection de tribus sunnites dans la province d’Al-Anbar. Dans ce contexte, l’Etat Islamique persécute les yazidis et les chrétiens dans l’ouest de l’Irak : les occidentaux doivent intervenir de nouveau afin d’éviter un génocide.


Un avenir incertain


L’Irak possède une histoire mouvementée, s’appuyant sur une alternance de coups d'Etat, de guerres contre des coalitions internationales et de guerres civiles. Les États-Unis jouent un rôle clé dans cette histoire, qu’ils ont nettement influencée par leurs interventions politiques et militaires et leur présence durable sur le territoire.

Résulte de ce passé un pays en grande partie détruit, présentant des carences dans de nombreux domaines sociaux et économiques, qui est également miné par la corruption et les différends ethniques et religieux. Le mouvement protestataire s'appuie ainsi sur des revendications économiques, mais aussi sur un fort sentiment patriotique et nationaliste. Ainsi, les Irakiens, d’abord sous la tutelle des États-Unis durant de longues années, sont aujourd’hui, officiellement et officieusement sous influence iranienne. En effet, après le départ des USA, l’Iran s’est imposé, s’infiltrant dans toutes les strates de la société : économiques, politiques, militaires et religieuses. La population a donc pris part à ce mouvement de protestation, malgré la violente répression opposant le gouvernement et les milices armées. Aussi, on observe une réelle mobilisation, de la jeunesse notamment, à laquelle les femmes se joignent, dans ce pays pourtant très conservateur.


Mais face aux lacunes du gouvernement et à la désillusion qui en résulte chez les jeunes, peut-on craindre une montée en puissance de l’État islamique telle qu’on a pu l’observer en Syrie ?


Coline Cornuot

Aubin Luquet

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