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  • Tom Bonnard

Confinement à bord - Interview

Pour une majorité des Français, le confinement est sagement respecté en appartement ou en maison, pour les plus privilégiés. Pour une minorité d'entre eux, cette période difficile se passe au dessus de l'eau. Rencontre avec Justine qui vit à bord d'une péniche.

Selon Seloger.com, 2000 bateaux logements auraient été recensés en France sur l'année 2016. © Espaces Atypiques

Il y aurait aujourd'hui près de 100 péniches-logements amarrées sur la Saône et le Rhône à Lyon, selon le Collectif des Péniches de Lyon. C'est sans mauvais jeu de mot que Les Berges de L'Info est allé à la rencontre de Justine, lyonnaise qui témoigne sa version de ce confinement des plus originaux.


1) Tout d’abord, comment te sens-tu en cette période difficile ?


Sans rentrer dans les détails, ça n'est pas une période facile pour moi. Les premiers jours j'étais très stressée concernant mes examens de fin d'année. Ensuite j'ai appris à me réorganiser, prendre du recul et lâcher prise sur ce point. En ce qui concerne le reste, c'est certain, ce n'est pas toujours facile de vivre constamment avec ses proches. D'autant plus que nous sommes davantage stressés et donc facilement irritable...

Je voudrais préciser sur ce point là, que je pense que beaucoup à ceux qui vivent dans une très grande promiscuité et pour qui la cohabitation doit être encore plus difficile.


2) Comment vis-tu cette période si particulière à bord de ton bateau ? Depuis combien de temps ?


Cela va faire bientôt 5 semaines que je suis confinée. Comme je le disais précédemment c'est une période difficile pour tout le monde je pense et davantage pour ceux qui subissent des violences au sein de leur foyer. Je le répète mais j'ai la chance d'habiter dans un espace assez grand, de pouvoir sortir sur ma terrasse, de rester en contact avec la nature. J'entends bien plus les oiseaux qu'avant. C'est très agréable d'ailleurs. Je suis très reconnaissante d'être confinée dans ces conditions là car je pense que ne pas pouvoir sortir du tout m'aurait rendue très malheureuse.


3) Qui t’accompagne à bord durant ce confinement ?


Je vis avec mon père et ma sœur qui s'est installée dans un logement à pars au sein de ma péniche.


« LE CONFINEMENT NOUS PERMET DE POSSÉDER UNE DONNÉE PRÉCIEUSE QUI EST LE TEMPS »


4) Comment organises-tu tes journées sur la péniche ?


Au début du confinement j'ai eu une réaction plutôt étrange. Je me suis mise à travailler énormément, à m'accorder très peu de pauses. Un rythme en vérité peu soutenable que j'ai décidé de freiner après quelques semaines. Depuis, je mets toujours un réveil, j'essaie de ne pas laisser le temps couler mais j'aborde ma journée de façon plus détendue. Je suis les cours en visioconférence, fais quelques exercices et puis chaque jour, je prévois quelques activités telles que la lecture, l’apprentissage du piano, du yoga, de la musculation, je prends le temps de regarder des films et des séries et puis les applaudissements à 20 heures ! Le confinement nous permets de posséder une donnée précieuse qui est le temps. Quelque chose que l'on perd dans nos vies effrénées, rythmé par les transports en commun, les horaires...


5) Lorsque l’on vit sur une péniche et que l’on dispose de ces conforts, n’a-t-on pas l’impression d’être en vacances parfois, et notamment en cette période ?


Alors oui et non.

Oui parce qu'on a une plus grande liberté dans nos horaires, dans nos activités, je peux travailler au soleil sur ma terrasse avec le chant des oiseaux en fond sonore.

Non parce que je travaille toujours, que j'ai des devoirs à rendre, certains cours en visioconférence. Je fais attention à ne pas me laisser aller et à garder une certaine rigueur.

Une vue dégagée est l'un des avantages à vivre sur une péniche. © Justine

6) Le fait d’être sur une péniche et d’avoir la possibilité d’être en contact avec l’extérieur et le monde qui nous entoure, perçois-tu cela comme une forme d’évasion dans le contexte actuel ?


Posséder un extérieur en cette période si particulière est une chance et j'en suis très reconnaissante. Je pense que sortir me permet, oui, de me sentir moins enfermée, de m'évader. Le soleil, la nature, voir les quelques gens se promener le long des quais… ce sont des petites choses qui nous rappelle qu'il y a une vie à l'extérieur, des gens, un monde qui nous entoure. C'est certain, rester enfermé entre quatre murs accentue cette sensation d'être coupé du monde, renforce le sentiment de solitude, d'exclusion. En ce sens oui, pouvoir être en contact avec l'extérieur donne l'illusion d'une certaine liberté.


7) Quelles sont les principales différences sur le fait de vivre sur un bateau, en appartement ou maison selon toi ?


En vérité il y en a très peu. Vivre sur une péniche ce n'est pas si différent de vivre dans une maison ! Il y a seulement quelques mesures de sécurité en plus et une stabilité plutôt relative après le passage d'un petit bateau ! On est plus dépendant de la météo !


8) Toi qui es au cœur de la ville, comment perçois-tu les hommages quotidiens rendus aux aides soignants à 20h00 ? Arrives-tu à entendre les applaudissements par exemple ?


La toute première fois que je les ai entendu il faisait nuit, toutes les lumières étaient éclairées et se reflétaient dans la Saône. J'étais très émue d'être témoin de cette solidarité. Je n'avais jamais vu mes voisins auparavant et très vite à 20 heures j'ai pu faire la rencontre, à distance bien sûr, de tout un tas de personnes bienveillantes, drôles...

Quotidiennement, à 20 heures, nous diffusons de notre terrasse de la musique accompagnée d'une petite chorégraphie et c'est avec surprise et émotion que nous avons vu nos voisins suivre le pas !


« C'EST UN SPECTACLE VRAIMENT JOLI À VOIR »


9) Être confiné à bord d’un bateau, est-ce apaisant ou lassant ?


Si l'on parle seulement de l'environnement alors c'est vraiment apaisant. On a beaucoup de chance, il fait beau à Lyon. Je passe mes journées dehors. La nature a repris son terrain et l'on entend les oiseaux chanter, les cygnes et les canards s'approchent du bateau, c'est un spectacle vraiment joli à voir. Je crois aussi que la proximité avec l'eau est apaisante, il suffit de fermer les yeux pour entendre le bruit des vagues, on pourrait parfois se croire en bord de mer, c'est très agréable.

La visite de cygnes est également un cadeau de la nature qui n'a pas de prix. © : Justine

10) Pour finir, aurais-tu un message à faire passer aux personnes qui auraient comme projet de jeter l’encre pour une nouvelle vie ?


Ce qu'il faut savoir c'est que les emplacements ne sont pas définitifs et que nous sommes soumis au bon vouloir des administrations de nous renouveler ou non ces autorisations de stationnement. Il faut ensuite avoir un soupçon de notions de bricolage parce que cela nécessite un entretien important.

Un cadre toujours aussi dépaysant. © : Justine

Tom Bonnard

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