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  • Elise Graille

« Comme si j’avais le squelette d’une femme de 90 ans » : le nuage radioactif qui a touché Tahiti

1974, la France procède à son 41 essai nucléaire à 1000km de Tahiti. L'île est touchée par le nuage atomique, qui contamine à l'époque 110 000 personnes. L'armée française garde le silence sur l’incident, jusqu'à ce qu'un scientifique et un journaliste révèlent leur enquête sur la catastrophe.

Le 17 juillet 1974, la France procède à son 41ème essai nucléaire à 1000km de Tahiti ©Nicolas Dewit, Radio France

17 juillet 1974, un champignon s’élève dans l’atmosphère polynésienne depuis l’atoll de Mururoa (l'essai a été baptisé "Centaure"). La France procède à son 41ème essai nucléaire (200 ont eu lieu entre 1966 et 1996). Mais rien ne se passe comme prévu. Le lieu de l’essai, alors situé à 1000 kilomètres de Tahiti, voit son nuage atomique ne s’élever qu’à 5200 mètres au lieu des 8000 prévus. De plus, il ne prend pas la direction initialement prévue par les autorités françaises. Archives déclassifiées depuis 2013, Sébastien Philippe, enseignant-chercheur à l’université américaine de Princeton a analysé les 2000 documents de l’armée française. Tout son travail le mène à re-modéliser la trajectoire du nuage. "En suivant le trajet du nuage heure par heure, on voit clairement qu’au lieu de partir vers le nord, en direction des atolls de Tureia et de Hao, et de se disperser dans le Pacifique comme prévu, il se dirige en ligne droite vers Tahiti", explique le scientifique dans une interview accordée à FranceInfo. Pour cause, 42h plus tard, le nuage touchait l’île de Tahiti.



La connaissance du risque par l’armée


"Quelques heures après le tir, l’armée connaît le risque que le tir Centaure fait peser sur les populations civiles, assure Tomas Statius, le journaliste qui a mené l’enquête avec Sébastien Philippe. Elle sait que les masses d’air poussent le nuage vers Tahiti, mais décide de ne rien faire. Les autorités locales et les populations civiles ne sont pas prévenues. On ne demande pas aux populations civiles de se mettre à l’abri ou de suspendre leur consommation d’eau ou de lait qui fixent fortement les substances radioactives." A l’époque, les essais de l’armée française restaient secrets. Ainsi, les pluies qui se sont abattues sur l’île de Tahiti, ont accéléré le dépôt d’éléments radioactifs.

L’armée connaissait les risques de cet essai, qui s’est avéré être un fiasco. Aucun journal de l’époque de l’île de Tahiti n’a parlé de cet essai aux conséquences tragiques, qui ont touché plus de 110 000 habitants.



Des conséquences dramatiques


Denrées touchées, eau contaminée, c’est l’enfer invisible qu’a vécu Catherine Serda. Victime sans le savoir d’un nuage radioactif, l’accident a été caché à la population. Elle avait 16 ans à l’époque, puis elle est partie vivre en métropole 4 ans plus tard. "Ce n’est pas normal, indique-t-elle. Pourquoi avons-nous autant de cancers chez nous ?", questionne-t-elle, également sur FranceInfo. Suite à la catastrophe, 8 personnes de sa famille ont été touchées de différents types de cancers : du poumon, du sein…


Ce n’est qu’à partir des années 2000 que les victimes ont pu bénéficier d’indemnisations. Ces dernières, ayant été touchées par des certains types de cancers, ont eu accès à un dédommagement de la part de l’Etat. Mais seulement 50% des victimes ne voient pas leur dossier rejeté. Valérie Voisin, 58 ans, victime officielle de la catastrophe est actuellement en rémission. Ce n’est qu’en 2019 que le Comité d’indemnisation des victimes du nucléaire (Civen) a reconnu le caractère radio-induit de son cancer du sein. "J’ai perdu mes dents à cause de la radiothérapie. J’ai des problèmes osseux. Des fractures fréquentes. Ce n’est pas normal, à mon âge. C’est comme si j’avais le squelette d’une femme de 90 ans."


Elise GRAILLE

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