ICJ23791418
  • Lucie Besse Razac

Affaire Dupont De Ligonnès: une négligence médiatique ?

Mis à jour : oct. 6

Vous n’avez pas pu passer à côté de la dernière erreur commise par les médias français. Il est 20h44 vendredi 11 octobre lorsque le journal Le Parisien publie sur son compte Twitter : « Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté ce vendredi à l’aéroport de Glasgow ». L’information est, dans les minutes qui suivent, relayée par l’Agence France Presse (AFP), ce qui déclenche l’emballement médiatique. En effet, les chaines d’information en continue et les radios d’information passent toutes en « édition spéciale », invitent des spécialistes de l’affaire et décrivent les maigres éléments qui sont mis à leur disposition.


Il faut savoir que l’affaire Dupont de Ligonnès, ou plus communément appelée « la tuerie de Nantes », est considérée comme l’un des faits divers français les plus populaires de ces dix dernières années. En 2011, on retrouve dans le jardin de Xavier Dupont de Ligonnès à Nantes les restes des corps de sa femme, de ses quatre enfants ainsi que celui de ses deux labradors. L’affaire passionne tout de suite le public tant elle aurait pu être le sujet d’un bon film policier. Des centaines d’internautes vont jouer les "cyber-enquêteurs" pour tenter de retrouver sa trace via Facebook, participent à des battues, ou suivent sa course poursuite avec la police. En effet cette affaire étonne et sidère les Français : comment un « Monsieur tout le monde » comme lui, croyant qui plus est, peut arriver à agir si violemment ? Après avoir pensé qu’il se serait suicidé, qu’il se serait réfugié dans un monastère ou même qu’il serait parti aux Etats-Unis, il n’y a jamais eu de réelle conclusion à cette affaire, ce qui est très frustrant pour les gens qui la suivent depuis le début (aujourd’hui, on imagine mal regarder une série en se privant de l’épisode final). C’est pour cela que la bombe lâchée par Le Parisien le soir du 11 octobre a eu autant d’impact, on pensait enfin connaître le dénouement.


Lorsque l’information tombe vendredi soir, je suis dans le train et c’est une personne qui voyage à mes côtés qui m’annonce que « Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté ». Pour ma compagne de voyage, cette information à l’air très importante mais surtout très satisfaisante. En effet elle avait suivi l’affaire depuis 2011 et été très soulagée de connaître enfin son dénouement, tout comme le reste du compartiment où nous nous trouvions. Pour ma part je ne connaissais que très peu l’affaire mais j’ai tout de suite été frappé de l’intérêt de toute une génération pour ce qui n’était au départ qu’un simple fait divers.


Sur les plateaux télé et dans les émissions radio, les spécialistes et les envoyés spéciaux à Glasgow se relayent, mais les gros titres ne sont pas tous les mêmes ; sur certaines chaines on pouvait lire « Xavier Dupont de Ligonnès aurait été arrêté à Glasgow » et sur d’autres « Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à Glasgow ». Cela peut paraître très simple mais c’est cet l’emploi (ou non) du conditionnel qui va faire toute la différence. À 23h, la police écossaise annonce qu’un homme a été arrêté et que son identification est en cours ainsi qu’une perquisition à son domicile. Le procureur de la République de Nantes appelle donc à la plus grande « prudence » quant aux informations qui sont véhiculées. De plus, aux alentours de 4h40, des journalistes de France Info interrogent les voisins de l’homme arrêté à Glasgow et ces derniers semblent subjugués par cette information. Ils déclarent au micro des journalistes : «c’est une monumentale connerie, les écossais se sont plantés royalement» ou encore «il ne pouvait pas être à Nantes, il a toujours habité ici». Le doute commence à planer autour des rédactions de radio et de télévision qui font preuve d’une extrême prudence, mais c’est trop tard pour les journaux de presse quotidienne qui ont déjà bouclé leur édition du samedi. Les unes étaient en effet déjà bouclées lorsque, le samedi matin, on annonce que les empreintes digitales du suspect ne correspondent que "partiellement" à celles de Xavier Dupont de Ligonnès et qu'il est donc très peu probable qu'il soit l'homme arrêté la veille à Glasgow. Ainsi, le samedi 12 octobre, plusieurs quotidiens font de l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès leur une. C’est en tout plus de 13 journaux quotidiens nationaux ou régionaux qui, en se basant sur les déclarations du Parisien et des dépêches AFP, affirment sans nuance l’arrestation de l’auteur de la tuerie de Nantes. Le problème étant que, quelques heures après leur publication, il est annoncé que l'homme arrêté la veille à Glasgow n'est autre que Guy Joao, victime de point commun entre ses empreintes digitales et celles de Xavier Dupont de Ligonnès. Les journaux ont donc immédiatement tous présenté leurs excuses sur leurs réseaux sociaux respectifs mais ont dû attendre la publication de leur édition du dimanche pour expliquer cette erreur.





Ci-dessus on peut voir les unes du quotidien régional Ouest France (du 12 et 13 octobre 2019), qui fait partie des journaux qui ont véhiculé la fausse nouvelle de l'arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès et qui ont dû s'expliquer auprès de leurs lecteurs le lendemain.


À 16h30, Le Parisien publie un article intitulé "Affaire Dupont de Ligonnes : cinq sources pour une fausse piste", où la rédaction insiste sur le fait qu'elle ait confronté cinq sources différentes avant de publier quoi que ce soit et que certaines étaient directement reliées à la police écossaise. Malgré tous les mea-culpa dans la journée du 12 octobre ou le lendemain, il est tout de même reproché aux différents médias d'avoir publié la nouvelle beaucoup trop rapidement sans avoir vraiment chercher à vérifier les sources et dans l'unique optique de créer l'emballement avec une information qui vaut de l'or.

Il est certain que cette nouvelle affaire médiatique va faire naître ou va accentuer une méfiance des Français vis-à-vis des médias voire même des journalistes qui malgré les recommandations et les appels à la prudence ont choisi de publier une information qui n'était visiblement pas assez vérifiée.


Lucie Besse Razac

51 vues

©2020 par Les Berges De L'Info.